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Extrait de traduction : « L'évangile selon Blindboy »

Je suis heureuse de pouvoir partager un extrait du premier recueil de nouvelles de l'artiste irlandais Blindboy Boatclub. Le texte est tiré de la nouvelle intitulée « Scaphisme ». La traduction est la mienne, réalisée et publiée ici avec la permission de l'auteur et de l'éditeur. Je n'en dis pas plus, cela sa mange sans contexte !


 

[...]

Quand Anne arrivait, ça voulait dire fermeture des portes. Art Naughton et Julie Slattery pouvait enfin sortir leurs paquets de Major pour fumer à l’intérieur comme si c’était 1985. Derrière le comptoir, Pace Willie allumait le lecteur Sanyo avec chargeur 6 CD. Deacon Blue, Jimmy Nail, Showaddywaddy, Prefab Sprout, Thomas Dolby, le Style Council, les Communards, Wham, Kajagoogoo, la tentative de carrière solo de Lamar de Kajagoogoo. Lui se mettait à danser avec les coudes, le bide par-dessus la ceinture et la raie du cul en spectacle, en écrabouillant ses bas trempés de pisse sur le parquet noirci par huit générations de vernis. Elle, elle dansait à ses côtés avec une des Major de Julie Slattery collée aux lèvres. Elle tapait dans ses mains pareil que Daryl Hall, en le regardant droit dans les yeux. Elle faisait comme si elle et moi, on n’avait pas été mariés pendant dix-huit ans.

Je me redressais, fixais des yeux l’écran de mon Samsung. Comme la batterie ne tiendrait que jusqu’à trois heures, je lisais l’arrière d’un paquet de chips King. Vers 5h30, on rentrait. Barney Shanahan passait les prendre en taxi et moi je marchais. Tous les jeudis, les gars. Pendant l’hiver, je marchais dans le noir complet, pas un pet de lumière. Je claquais de la langue comme une chauve- souris, comme ça je pouvais entendre s’il y avait un lampadaire trop près : le son rebondissait vers moi. Dans le noir de novembre, le sol était tellement glissant qu'il fallait danser avec, sous peine de se fêler les intérieurs. Le froid était si mordant, si compact, qu’on pouvait le traverser juste avec les sens - tout en pics et grumeaux. On sentait la tiédeur d’une haie, le chemin déserté par un renard à bout de souffle, une petite bande d’air collante à attraper comme une corde pour se hisser en haut d’un boíthrín. L’été, il faisait clair et je détestais ça : les matins d’été sont beaucoup trop flamboyants. Dans l’hiver et le noir, c’est là qu’on peut vraiment apprendre à connaître sa route. On en comprend l’honnêteté, les peurs, les intentions. Il y a des coins dans la campagne de Limerick, on peut pas leur faire confiance. C’est pour des raisons d’intégrité personnelle. C’est là que les gens tombent dans les fossés et se noient dans la tourbe. Ce sont des coins qui entraînent les gens vers la mort avec leur charme, et c’est jamais un accident. Je les ai tous traversés sans les yeux.

[...]


 

Extrait de The Gospel According To Blindboy, Blindboy Boatclub, Gill Books, 2017. Traduit par Magali Fabre. Tous droits réservés.



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