top of page
Search
  • mmctranslationfr

« An Irish Story » de Kelly Rivière

Le 8 novembre, je suis allée voir An Irish Story, spectacle de Kelly Rivière à l'Everyman Theatre de Cork City. C'est un des plaisirs de mon travail de traductrice : toujours chercher à rencontrer de nouveaux textes. Une pièce de théâtre, un podcast, une conversation... que de moments où je laisse traîner mes oreilles pour m'imprégner de la langue des autres. Ici, je ne songe pas à produire une critique de la pièce. J'ai simplement eu envie de parler de ma rencontre, très personnelle, avec ce texte, qui a adouci mon rapport parfois douloureusement binaire entre mes textes à moi, ceux qui oscillent entre France et Irlande.


La pièce était portée, ou plutôt mise en vol, par la comédienne. Seule sur scène, pendant une heure et demie, elle a convoqué de nombreux personnages, elle les a fait vivre à travers son corps. Le texte était tantôt en français, tantôt en anglais. Des surtitres en anglais assuraient que le public anglophone serait inclus. Kelly Rivière dansait allègrement d'une langue à l'autre, d'un accent à l'autre. L'effet produit était une simultanéité de voix - tout en conservant une grande clarté. Les transitions entre les mondes, irlandais, anglais et français, jeunes et moins jeunes, matures et joueurs, entre autres encore, étaient si vives et organiques qu'elles semblaient fédérer, rassembler les morceaux de cœur éparpillés sur plusieurs générations et plusieurs pays.


C'est une situation bien connue des traducteurs et traductrices : on passe des années de sa vie, des kilomètres de son cerveau, à s'installer dans une langue autre. Cette langue est un texte, traversé par un infini de subtilités, d'histoires, d'intertextes. Et, souvent, dans l'exaltation que l'on a à s'immerger dans ce monde, il se peut que l'on décolle quelque peu de la langue maternelle. La langue source en vient à comprimer la langue cible. Rien que dans ces expressions, "langue source" et "langue cible", la première me semble plus proche que la deuxième. Et pourtant, il y a une étape de traduction où il devient essentiel de revenir à sa cible. Dans mon cas, de revenir au français.


Plus que des enjeux de traductions, ce passage est pour moi une problématique plus importante : j'ai construit ma vie en Irlande, je m'y suis immergée avec un appétit gigantesque. À la manière d'un plongeur en apnée si curieux des profondeurs qu'il voudrait oublier de remonter à la surface pour respirer. J'ai alors laissé de côté ma langue natale pour « rattraper mon retard » de langue source. J'ai voulu tout absorber, tout savoir, refusant d'admettre que, si l'étude peut apporter beaucoup, c'est peut-être le temps qui enseigne le mieux. Au fur et à mesure que la traduction a pris de plus en plus de place dans ma vie, j'ai été confrontée à mon abandon du français. J'ai alors adopté la démarche inverse : mes lectures sont redevenues francophones, mon environnement auditif aussi (merci France Inter), mes centres d'intérêts également. Ce « tout-ou-rien-isme » m'a presque coupée en deux. Il me semblait peu intègre, et même presque hypocrite, d'habiter dans une langue et de vivre dans une autre. C'était comme si j'adoptais une position de recul, une position d'observatrice, et que je me mettais sur le banc de touche pour regarder un sport de compétition où chaque adversaire tente de prendre le dessus. J'étudiais mes langues avec une application presque calculatrice, comptant les points et établissant des pronostics de victoire.


C'est en partie pour ces raisons que le spectacle de Kelly Rivière a résonné si simplement, à la manière du tintement doux de la clochette contre la porte d'une boutique. Le texte de cette Irish Story nous plonge dans la mémoire des familles, celle qui se transmet dans le cœur des générations. Une jeune femme se met en quête d'un mystérieux grand-père irlandais. Dès les premières scènes, on constate que le grand-père est bien présent dans l'adolescence de l'autrice, et c'est son absence qui le rend omniprésent. La quête familiale tisse les liens avec une mère, des tantes, des sœurs. Le grand-père existe dans la mémoire de tous.


En fin de compte, ce sont ces deux aspects qui rendent le spectacle si essentiel : la simultanétité et la mémoire. Au fil de la pièce, les rapports se resserrent. Les personnages, les lieux et les liens deviennent si proches qu'ils semblent inséparables. Tous existent, ensemble, dans la création de Kelly Rivière. C'est véritablement ce travail d'unification qui m'a touchée - en tant que traductrice, en tant que personne.


Kelly, merci.




26 views0 comments

Comments


bottom of page